Carnet de bord de Tanzanie | L’impact du Fonds de bourses d’études Lesley H. Stewart
Par Wanda Bedard, présidente et fondatrice de la Fondation 60 millions de filles
Elles s’appellent Moinan, Namayani, Neema, Papei, Rachel et Regina.
Leurs parcours se ressemblent. Nées dans une grande famille rurale de pasteurs masaï, elles ont six, sept, voire 10 frères et sœurs. Elles ont pu fréquenter une sorte d’école primaire sans trop de difficultés, malgré les corvées quotidiennes telles que marcher une heure et demie pour aller puiser de l’eau potable dans le ruisseau ou la rivière locale, puis rapporter, toujours à pied, des bidons de 20 litres pendant encore une heure et demie (à titre de référence, 20 litres d’eau équivalent à porter quatre pots de peinture d’un gallon chacun).
Les filles participent également aux tâches ménagères bien avant le lever du soleil pour allumer le feu et préparer le repas du matin pour la famille. Elles vont chercher des branches pour le feu de bois et veillent sur leurs plus jeunes frères et sœurs.
Mais vient ensuite l’adolescence et la croyance, encore trop profondément ancrée, selon laquelle les études secondaires n’ont que peu de valeur au regard des sacrifices que la famille doit consentir, en particulier pour les filles. Les coûts pour une famille peuvent être élevés : les frais de scolarité ; les frais d’internat à l’école ou chez un membre de la famille vivant dans un village plus important ou une ville où se trouve une école secondaire ; la perte de l’aide aux travaux domestiques qu’une jeune fille apporte à sa mère ; l’attrait de recevoir une dot lorsque la jeune fille est mariée, sans compter le fait qu’il y aurait alors moins de bouches à nourrir au sein du foyer. La norme sociale consistant à avoir de nombreux enfants – et de nombreuses épouses – confère une priorité et un statut élevés au chef de famille masculin dans cette société encore polygame, ce qui rend difficile de garantir à chaque enfant la possibilité de poursuivre sa scolarité.
Pour les six jeunes femmes qui ont reçu une bourse de quatre ans du Fonds de bourses d’études Lesley H. Stewart, la possibilité de fréquenter une école secondaire MWEDO a changé le cours de leur vie !
Ndinini Kimasera Sikar, cofondatrice de l’organisation des femmes masaï, Maasai Women Economic Development Organization (MWEDO), a vécu une histoire très proche de la réalité de ces jeunes filles. Il lui a fallu trois ans après avoir terminé l’école primaire pour convaincre son père et la communauté de l’autoriser à poursuivre ses études secondaires. Son père s’inquiétait pour sa sécurité dans une ville éloignée de chez elle et craignait qu’elle ne perde le contact avec leur culture et leurs traditions, mais le soutien de personnes extérieures à la communauté masaï, qui croyaient au rêve de Ndinini de poursuivre ses études, a finalement conduit à une intervention des responsables scolaires pour lui permettre de partir. Ndinini raconte que la résistance farouche de son père et de sa communauté étaient presque insupportables, car elle continuait à accorder une grande importance à ses parents, à sa famille élargie et à sa communauté. Pourtant, l’appui dont elle a bénéficié tout au long de son parcours lui a donné la force de persévérer et d’obtenir un diplôme universitaire, de démarrer sa carrière dans la finance d’entreprise et de connaître le succès au cours de ses dix années passées dans ce secteur.
Malgré son succès, Ndinini avait le sentiment qu’il lui manquait quelque chose. Elle souhaitait rendre à la communauté ce qu’elle avait reçu tout au long de son parcours ; c’est ainsi qu’elle a fondé MWEDO avec deux autres femmes masaï. Au cours des 26 années qui ont suivi la création de l’organisation, plus de 2 000 jeunes filles ont pu accéder à l’école secondaire et bénéficier de mentorat, de soins de santé et d’accompagnement. Beaucoup ont choisi de poursuivre leurs études au-delà du secondaire.
Les six bénéficiaires du Fonds de bourses d’études Lesley H. Stewart témoignent du pouvoir transformateur de l’éducation et du soutien. Ces jeunes femmes sont pleines de vie et, à l’instar de leurs camarades, sur le point d’obtenir leur diplôme, elles rêvent de poursuivre des études en médecine, en sciences, en commerce, en ingénierie et en droit. Elles perpétuent leur culture masaï à travers la danse et le chant, ainsi qu’à travers une réflexion permanente sur ce que signifie être masaï.
Elles s’expriment régulièrement devant l’ensemble de l’école, qui compte plus de 200 élèves, pour partager leurs histoires avec assurance, confiance et une volonté indéniable d’aller de l’avant, d’avoir un impact sur la société et d’exiger très clairement que MWEDO poursuive son action afin que d’autres filles comme elles puissent bénéficier de la même chance dans leur vie. Certaines anciennes diplômées sont revenues travailler à MWEDO en tant qu’enseignantes.
Ce fut un honneur pour nous d’avoir cette formidable occasion de retrouver Ndinini et de faire la connaissance du personnel, des enseignantes et des jeunes filles. Nous avons échangé des anecdotes, posé des questions, joué au basketball (!), et visité le laboratoire de sciences où de nombreuses expériences avaient été mises en place pour nous. Nous avons également assisté à une démonstration dans leur laboratoire informatique.
J’ai saisi cette occasion pour lire une lettre profondément touchante de la part du mari de Lesley, Abe, et de sa fille Sarah, adressée aux six jeunes filles qui se tenaient à mes côtés et à toute l’école rassemblée sous l’immense arbre terminalia. Sous les larges branches protectrices s’étendant horizontalement sur au moins 40 pieds et offrant de l’ombre face au soleil brûlant, nous nous sommes retrouvés cet après-midi-là dans la cour centrale de l’école, et j’ai partagé les paroles sincères d’Abe et de Sara. Ils y évoquaient l’impact des bourses et la signification de ce geste d’amour en l’honneur de Lesley. J’ai ensuite pu serrer ces merveilleuses jeunes femmes dans mes bras.
Nous avons été touchés par les nombreux remerciements de la communauté MWEDO pour ce que fait la Fondation 60 millions de filles et notre partenaire, la Fondation Stephen Lewis, qui soutient MWEDO depuis longtemps. Nous sommes repartis extrêmement reconnaissants d’avoir eu la chance d’apporter notre aide à ces filles à un moment crucial de leur vie.
L’éducation des filles tenait tellement à cœur à Lesley. J’aime à penser qu’elle aurait été émue de voir les réalisations de ces jeunes femmes.

